
C'est une évidence si vous lâchez un lecteur dans un rassemblement comme le salon du livre, vous prenez le risque de l'interdit bancaire et des kilos de livres à porter à la sortie . En mars dernier, je me suis rendue avec ma jumelle au Salon du livre à Paris et après moult (oui j'utilise encore ce mot) aller-retour, au détour du stand Folio, j'ai été attirée par ce roman. Je connaissais l'histoire, l'ayant mis dans ma wishlist depuis quelques années. Il aura fallu attendre un salon et la sortie de l'adaptation pour que je me décide enfin à l'acheter. Mieux vaut tard que jamais mais ne faites pas la même erreur que moi : offrez-vous ce roman ! Un coup de coeur.
Irène Némirovsky { Folio } 2015 573 pages { langue française } 9,50 euros Écrit dans le feu de l'Histoire, Suite française dépeint presque en direct l'exode de juin 1940, qui brassa dans un désordre tragique des familles françaises de toute sorte, des plus huppées aux plus modestes. Avec bonheur, Irène Némirovsky traque les innombrables petites lâchetés et les fragiles élans de solidarité d'une population en déroute. Cocottes larguées par leur amant, grands bourgeois dégoûtés par la populace, blessés abandonnés dans des fermes engorgent les routes de France bombardées au hasard… Peu à peu l'ennemi prend possession d'un pays inerte et apeuré. Comme tant d'autres, le village de Bussy est alors contraint d'accueillir des troupes allemandes. Exacerbées par la présence de l'occupant, les tensions sociales et les frustrations des habitants se réveillent… |
Attrapé dès les premières lignes, le lecteur plonge immédiatement dans un Paris sans dessus dessous pour suivre ces gens qui attendent la fin de l’alerte, ces exilés qui fuient l’occupation. Des français de tout horizon qui sous la plume d’Irène Némirovsky se croisent, se côtoient, s’ignorent dans le chaos le plus total. La guerre arrive dans les villes et les campagnes.
Suite Française est certainement un des romans les plus justes que j’ai lu depuis le formidable Guerre et Paix de Léon Tolstoi. Un énorme coup de coeur pour ce portrait sincère de la société française. Laissant de coté ses rancunes, sa condition précaire, c’est avec honnêteté qu’ Irène Némirovsky livre ses mémoires, la mémoire de la France. Entre les collaborateurs, les amours, l'amitié et les trahisons – Suite Française dresse une image vivante de cette France prise dans les griffes de la guerre.
Le lecteur cherche à comprendre, à cerner ces français : du soldat évadé de prison à cette mère qui pleure un enfant, un époux.
Il est facile pour nous de blâmer ou de saluer les faits mais quand est-il de ceux qui font l’histoire ? De ces acteurs de la vie quotidienne ? Irène Némirovsky arrive à laisser transparaitre cette impression de déjà vu que les français semblent ressentir. Presque par fierté, la résistance à l’ennemi se fait personnelle et intérieure.
Suite Française se compose de deux parties, la première Tempête en juin s’attache à suivre les fuites de plusieurs familles, allant du riche avare à l’écrivain mégalomane en passant par un couple d’employé de bureau à celle d’une famille de bourgeois. Couronné de succès ou non, Irène Némirovsky dénonce les attitudes de certains vis à vis du peuple et ce voile d’illusion que certains gardent encore. On partage les angoisses des Michaud, ce couple quittant la capitale et qui espèrent secrètement croiser le chemin de leur fils Jean-Marie, soldat pour s’assurer de sa santé. On suit la pieuse bourgeoise Madame Péricand qui doit s’habituer à un confort précaire. Comme une pièce de théâtre, malgré la peur, les classes sociales semblent cohabiter mais jamais se mêler.
Pourtant, transparait dans chaque individu cette limite : on s’imagine aisément ceux qui collaboreront et ceux qui résisteront. Dans chaque personnage, l’auteur y met une force de conviction, une vision de la guerre et libre au lecteur d’apprécier ou non l’individu dépeint.
J’ai particulièrement aimé ce sentiment que chaque personnage livre une bataille personnelle contre l’ennemi mais qu’en même temps le patriotisme, les rancunes des autres guerres demeurent encrées dans les mentalités des anciens et que la notion de « défendre la patrie » devient de l’héroïsme pour les plus jeunes.
Cette partie m’a semblé très noire, le lecteur est confronté à cette réalité. A travers la vision de nos personnages, la guerre semble plus réelle. Irène Némirovsky montre dans cette première partie que la peur est l’essence des hommes.
La seconde partie Dolce, plus courte est pour moi celle qui m’a tenu en haleine. Irène Némirovsky nous invite à suivre un village occupé. Beaucoup plus intime, on suit le quotidien de ces habitants qui vivent dans la crainte de perdre leur confort, d’être arrêté aussi. Au delà de devoir côtoyer et d’héberger dans leurs maisons l’ennemi, ces villageois doivent mettre de coté leur aversion à ces hommes qui occupent la place d’un disparu, un prisonnier, d’un soldat. Irène Némirovsky pose aussi la question : où est l’homme, où est l’ennemi sous cet uniforme vert ?
Une seconde partie plus romancée qui narre aussi le début d’une relation intime entre Bruno, un lieutenant allemand et la jeune Lucille, française épouse d’un soldat prisonnier.
Suite Française laisse agir ses personnages avec sincérité et justement c’est cette absence de jugement qui plonge le lecteur lui même dans cette peur. Le roman parle de cette lutte intérieure pour ces hommes et ces femmes partagés entre l’idée de trahir son pays et celui d’être humain.
Un immense coup de foudre pour ces personnages et cette jolie image qu’Irène Némirovsky dépeint avec de petits détails : la musique qui réunit universellement et cette attachement aux mains. Une main pour caresser une femme mais une main aussi qui à tuer des hommes. Brillant.
Suite Française est certainement un roman qui va longuement me marquer.
Merci Irène Némirovsky d’avoir laissé pour les générations à venir, un témoignage troublant d’amour pour cette France qui n’a pas su vous protéger. D’avoir su écrire les hommes et les femmes avec sincérité et justesse.
Suite Française est un roman porteur d’une force inouïe, un roman conscient et formateur.
Les notes à la fin de mon édition permettent de connaitre les ébauches des parties que l’auteur voulait ajouter. On ressent vraiment la volonté de l’auteur à faire de ce livre un roman épique, presque un guide sur sa vision de la société. Quelques notes m’ont séduit et j’avoue que les perspectives envisagées m’ont plu dans leur ensemble.

